• Valérie Gillet

Give yourself a break, damn it.


La saveur douce-amère du repentir est commune à tous les mercenaires freelance. Pourtant, il est grand temps de s’en désintoxiquer, en particulier en cette période où les travailleurs de bureau sont majoritairement contraints au télétravail. Nous sommes logés à la même enseigne et faisons ce que nous pouvons pour jongler sans laisser tomber trop de balles. Arrêtons de nous plier aux injonctions qui voudraient faire de nous de parfaits petits clones alors que c’est notre individualité qui nous permet de nous démarquer dans nos secteurs respectifs.


Tous les homeworkers ont vécu ces journées de procrastination contreproductives où la dictature de la to-do list cède la place à une errance sans fin entre réseaux sociaux et chat avec tout qui daigne communiquer avec nous dans notre confinement professionnel.


Ceux qui comme moi travaillaient déjà exclusivement à domicile bien avant la pandémie savent que le télétravail a des avantages et des inconvénients indéniables. Parmi ces derniers, l’impossibilité à se consacrer pleinement à une seule et unique tâche pour l’effectuer d'un trait lorsqu'on travaille dans son environnement domestique est une immense entrave à l’efficacité. L’irrégularité souvent « dents de sciesque » du flux de travail et des horaires en est une autre, de même que la tentation irrésistible à remettre à après-demain ce que l’on pourrait sagement accomplir là, maintenant.


Le travailleur indépendant apprend vite à briller par des éclairs de productivité parfois presque surhumaine, lorsqu’il ou elle doit venir à bout de ce projet à tout prix, quitte à travailler de jour, de nuit, le week-end, les vacances, à la cafète de l’école de danse de la petite, avec 40 de fièvre, la jambe dans le plâtre ou aux urgences quand le cadet c’est cassé le bras.


C’est son super pouvoir, cette force de travail qui semble sans limites, sans horaires, sans entrave. Cette capacité à toujours trouver des solutions pour ses clients, à intercaler cette urgence dans un planning déjà plein à craquer ou à fignoler ces dernières corrections dans une salle d’embarquement d’aéroport.


J’ai travaillé dans des trains, des avions, des hôtels, des cars, des voitures, des salles de danse, des musées, des bibliothèques publiques, au bord de piscines. À toutes les heures du jour et de la nuit. Les réveillons, les lendemains de veille, le jour de mes opérations, la veille de l’enterrement de ma mère, quelques heures avant d’accoucher. Grippée, covidée, enceinte, jet-laggée, déprimée… Avec un bébé qui hurle et une petite fille qui réclame son goûter en trépignant.


J’ai maîtrisé tant bien que mal des visioconférences et des appels téléphoniques professionnels dans un chaos indescriptible de bouteilles de Perdolan bébé, de jouets et de vaisselle qui déborde, de troisième Disney de la journée, d’eau des pâtes qui bout et de bain qui coule avec des canards en plastique dedans, avec cours particulier de math en bruit de fond. J’ai traduit des dizaines de milliers de mots assise dans ma voiture, laptop sur les genoux, en attendant que ma fille termine son cours de ballet classique.


Dans ce tourbillon de productivité permanente à tendance punk qu’a été ma trentaine et mon début de quarantaine d’autoentrepreneuse/maman solo, il est tentant d’envisager tout relâchement comme un abandon pur et simple du navire. Lorsque l’on a l’habitude de produire beaucoup, vite avec une capacité de concentration défiant l’entendement, on peut s’effrayer de notre propension tout aussi grande à passer 3 heures à regarder des tutos maquillage sur YouTube au lieu d’avancer sur ce projet ou de peaufiner notre stratégie marketing.


Pourtant, il faut cesser une fois pour toutes se culpabiliser de notre paresse et de notre irrégularité professionnelle. Certains appliquent à leur activité indépendante une discipline de fer calquée sur des horaires de bureau classiques. Un 9-17h sage et raisonnable du lundi au vendredi selon un planning quasi-militaire, sans jamais accepter de travail le week-end, les vacances ou les jours fériés. Ils ont cependant souvent une autre source de revenus ou un deuxième salaire fixe dans leur ménage.


Grand bien leur fasse.


Personnellement, je n’ai jamais eu ce luxe. Je prends le boulot quand il arrive et je m’engouffre dans les périodes de creux pour souffler un peu. En me sentant néanmoins profondément coupable de passer une après-midi à mater un documentaire sur l’histoire du hip-hop pendant que la grande est à l’école et le petit à la crèche au lieu de prospecter ou d’avancer dans mon repassage.


Toutefois, je me dis également que lorsque ce projet de 100 000 mots à rendre pour avant-hier arrivera dans ma boîte de réception, non seulement je répondrai immédiatement et je ne ferai pas la fine bouche sur le sujet, la plateforme, l’outil de traduction à utiliser, le format du ficher et la date de remise, mais je mettrai tout en oeuvre pour livrer un travail de qualité dans un délai impossible tout en gérant les enfants, le ménage, les devoirs, l’angine de l’un, la fête d’anniversaire de mon filleul, les 20h de sport de l'aînée, mon yoga, ma formation en audiodescription, mon examen de droit public et ce petit article d’une page hyper urgent qui s’intercalera inévitablement dans ce programme déjà titanesque.


Parce que, dans le fond, un job de créatif n’est pas un boulot de fonctionnaire et, dans la plupart des secteurs, les circonstances actuelles ne sont de toute manière pas propices à des conditions de travail optimales. Il faut donc se rendre à l’évidence et faire contre mauvaise fortune bon cœur : en 2021, travail flexible n’est plus serein. Et ce ne sont pas les travailleurs qui sont à blâmer, c’est le contexte. Pourquoi dès lors ne pas davantage apprendre à se ménager des plages de liberté un peu atypiques et décalées et se libérer de la saveur aigre-douce du « peut mieux/plus faire » et de l’autoflagellation masochiste à outrance ?


En 2021, et bien avant cela pour bon nombre d’entrepreneurs, on fait ce qu’on peut et ce n’est déjà pas si mal.


Alors, respirez si vous prenez un jeudi pour traîner en pyjama ou si votre petit vient hurler « Maman, caca ! » en plein milieu de votre Zoom du mercredi après-midi : vous faites des prouesses, certes, mais à l’impossible nul n’est tenu.


Et puis, c’est dans l’inconfort et le bouleversement que le talent humain exprime le mieux toute l’ampleur de son potentiel novateur.


Nous devrions donc plus que jamais innover dans le contexte actuel quasi-dystopique. 😉

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