• Valérie Gillet

Le client est roi (mais...) : la révision (3)


Épisode 3 : Cachez ces coquilles que je ne saurais voir.


Contrairement aux tendances actuelles, la traduction devrait être un effort collectif vers un résultat homogène et concerté. Traducteur·rice et réviseur·euse devraient s’accorder en amont sur la répartition de leurs tâches et sur l’aune à laquelle la traduction doit être révisée… et évaluée après coup. Or, c’est rarement le cas. Dans ce troisième épisode, nous nous penchons sur l’épineuse obligation d’infaillibilité orthographique, grammaticale et syntaxique de la ou du linguiste.

Aveu dangereux pour une traductrice, mais chose normale pour une rédactrice : si je suis une réviseuse à l’œil acéré, je laisse en revanche passer des fautes dans mes textes lorsque j’interviens en première ligne. Mea maxima culpa : je suis une « dyslexique précocement redressée et éternellement distraite ».

Heureusement pour les premières plumes, les textes rédigés ou traduits en première intention sont relus avant d’être publiés ou livrés au client final. Sauf que les temps ont changé et que c’est de moins en moins le cas. Auparavant, les traducteur·rice·s travaillaient systématiquement en binôme, l’un·e traduisant et l’autre révisant et corrigeant les éventuelles erreurs d’inattention de sa ou son collègue. Détail qui a son importance : il appartenait au ou à la réviseur·euse de livrer un produit fini impeccable d’un point de vue orthographique, syntaxique et grammatical.

Or, depuis quelques années, les agences de traduction cassent les prix et proposent à leurs client·e·s des traductions « simples », donc non révisées, à moindre coût. Elles demandent néanmoins aux traducteur·rice·s de livrer des textes irréprochables, dénués de coquilles ou erreurs d’inattention. On ne va pas tortiller du derrière : c’est impossible et ce n’est pas le cas. Il faudrait pour cela que le ou la freelance intègre une révision dans le tarif de traduction plutôt bas souvent imposé par l’agence. Et donc qu’il ou elle travaille à perte.

Par ailleurs, les traducteur·rice·s livrent de plus en plus fréquemment leur travail, parfois sur des textes très volumineux, sur des plateformes visuellement absconses où la vérification orthographique doit passer par des manipulations alambiquées et prend trois fois le temps nécessaire. Les délais en outre sont plus serrés que mes dents lorsque je découvre les bulletins de ma fille.

On doit travailler vite et bien dans des conditions impossibles. Puis attendre la sentence irrévocable d’une éventuelle relecture. Chaque coquille est soulignée trois fois. Chaque rectification est reprochée, à tort ou à raison, dans un courriel circonstancié. Chaque double espace fait l’objet d’un rapport spécifique. Les linguistes travaillent dans une angoisse permanente de la faute plus ou moins grave.

Je ne connais aucun autre métier rédactionnel où l’auteur·rice du premier jet, même lu, relu et corrigé, est soumis à un tel degré de perfectionnisme. Je serais curieuse de savoir si les écrivain·e·s livrent des manuscrits dénués de toute erreur d’orthographe et de grammaire. Il s’agirait quand même de ne pas pousser trop loin l’exigence d’excellence, ou alors de la rémunérer comme il se doit. Or, c’est rarement le cas.

En revanche, il ne faut pas envisager comme « coquilles » des erreurs de traduction à proprement parler, telles que les contresens, glissements de sens ou autres non-sens. Or, celles-ci arrivent également, en particulier dans des textes abscons ou sur des sujets techniques. Quand on travaille dans l’urgence ou que la source est dense, mal rédigée ou linguistiquement obscure, on commet à l’occasion ce type d’erreurs.

Lorsqu’elles sont relevées, il convient de s’en expliquer et/ou de s’en excuser. Car traduire consiste après tout à restituer du sens d’une langue dans l’autre. Si l’une ou l’autre faute d’orthographe n’entrave en rien ce sens et peut aisément être relevée et corrigée à l’étape de révision, il en va autrement des erreurs de traduction per se.

La plus grande qualité d’un professionnel des langues n’est pas l’omniscience ou l’omnipotence, mais l’humilité propice à l’apprentissage et à l’amélioration.

Humilité raisonnée, certes, mais humilité néanmoins. Reconnaître que l’on est faillible est un bon début.

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