• Valérie Gillet

Faire une pause (une vraie)



La vie de freelance est à la fois éminemment passionnante et imprévisible. Depuis que je me suis lancée comme traductrice indépendante en 2008, je travaille partout, tout le temps. Dans l’ensemble, je suis fière d'être parvenue à vivre décemment de mes seuls revenus d’indépendante durant plus d’une décennie. Cependant, s’il est vrai qu’au fil des années, le travail est devenu plus intéressant et mieux rémunéré, j’ai toujours alterné les périodes de rush et de creux. Étant maman solo avec une source de revenus unique, je n’ai pas le luxe de faire la difficile. Ce sont des aléas sur lesquels je dois à présent travailler en priorité, mais la crise actuelle ne va très probablement pas faciliter les choses.


On a beau lire pléthore d’articles de collègues un peu donneurs de leçons nous expliquant comment s’assurer un flux de travail à la fois constant et gérable, on est nombreux à prendre le boulot quand il arrive car on ne sait jamais de quoi demain sera fait. J’ai passé ma trentaine à bosser comme une dingue, le soir, la nuit, le week-end et pendant les vacances. En douze ans, je ne me suis arrêtée complètement qu’à trois reprises : lors de deux voyages et durant mon second congé de maternité.


Lorsque la pandémie de coronavirus a éclaté en mars et que le confinement général a été décrété, je me suis retrouvée « coincée » à la maison seule avec mes deux enfants. J’ai reçu très peu de propositions de travail et, à vrai dire, j’étais dans l’impossibilité de les accepter vu les circonstances. J’ai donc pris le parti d’envisager cet arrêt forcé comme un congé parental et un brainstorming prolongé sur mon avenir professionnel.


Sur les réseaux sociaux, les fournisseurs de services de même acabit que moi s’agitaient, comme si la COVID était restée à la porte de leur maison et qu’elle n’avait aucune prise sur eux. Étrange sentiment de déni général. Car si je sais que mon statut de traductrice généraliste et ma combinaison linguistique moins rare que d’autres me mettaient davantage à la merci de cette crise, je suis persuadée être loin d’être la seule à avoir été frappée de plein fouet par cette pandémie.


Les semaines passant, quelques collègues ont commencé à demander timidement sur les forums professionnels si d’autres subissaient un ralentissement, voire un arrêt total. S’en est suivi un chapelet d’admissions du bout des lèvres qu’en effet, le travail était moins soutenu, voire inexistant, bon nombre d’entre eux s’enquérant des mesures de soutien aux indépendants. Mesures que j’avais personnellement sollicitées d’entrée de jeu, avec la sage prévoyance qui me caractérise.


Personnellement, j’estime que le freelance doit toujours être transparent avec autrui et surtout avec lui-même. Nul besoin de feindre la prospérité en période de crise : cela ne fait que susciter l’agacement plutôt que la bienveillance et la solidarité. En tant que fournisseur de services indépendant, notre capital sympathie et notre honnêteté sont aussi importants que nos nombreuses années d’études et nos accomplissements professionnels.


À 40 ans, j’ai dans mon escarcelle un baccalauréat, deux mastères et des spécialisations diverses. J’ai également à mon actif trois années d’expérience de cheffe de projets dans la communication européenne, une dizaine d’années d’enseignement des langues et pas moins de quinze années de pratique de la traduction et de la rédaction. Et surtout, une liste impressionnante de collaborations avec des clients institutionnels et privés. Un sacré curriculum, que bon nombre de jeunes professionnels plus commerciaux mais moins expérimentés que moi m’envieraient.


Au terme de 12 ans d’activités comme indépendante, cet arrêt forcé a été profondément salutaire, même si financièrement, c’est une catastrophe pour la cheffe de famille monoparentale que je suis. Il m’a permis de reprendre enfin mon souffle et de cogiter sur la direction que je veux donner à ma carrière.


Au lieu de jouer au lapin pris dans les phares de la voiture COVID, j’ai pris le parti de prendre le temps d’analyser calmement mes options. Je sais que mon profil me permettra relativement aisément de quitter le côté obscur de la workforce si la nécessité s’en fait véritablement sentir. Mais je demeure une entrepreneuse dans l’âme. Et surtout, j’ai une foule de projets en tête, qui ne sont réalisables qu’avec moi aux commandes.


Une chose est certaine : ma communication demeurera sans tours et détours, promesses commerciales et poudre aux yeux inutile.


Dans le fond, c’est moi que je vends. Et mon moi professionnel n’a pas vraiment besoin d'être lissé, pimpé et mainstreamé, n'en déplaise aux personal brandeurs.

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